Tempera grassa à la colle (Villanov’art)

Article initialement publié le 28 juillet 2008 sur le site disparu Villanov’art

Lucien Peri (1880-1948), Pêcheur d'Ajaccio en mer, Tempera grassa sur toile, collection particulière.
Lucien Peri (1880-1948), Pêcheur d’Ajaccio en mer, Tempera grassa sur toile, collection particulière.

Le « Secret » de Lucien Peri

Lucien Peri fut un éminent peintre paysagiste de l’Ecole d’Ajaccio. La facture de ses tableaux dits « à l’huile » se caractérise par une pâte mate et délicatement veloutée qui détonne absolument avec la plupart des oeuvres produites à son époque.
Ce rendu si particulier était réputé être le « Secret » de Lucien Peri.

Secret il y a, effectivement, car à une époque où la peinture à l’huile sensu stricto était considérée comme la seule, noble et vraiment digne d’intérêt par les marchands et les acheteurs, Lucien Peri ne pouvait se présenter comme peintre « a tempera », « a tempera grassa » plus précisément, une discipline élaborée par les Grands Primitifs flamands et reléguée, à ce début de XXème siècle, aux ateliers de décoration.

Je ne suis absolument pas un spécialiste de Lucien Peri, Pierre Claude Giansily , historien d’art et biographe des artistes de l’Ecole d’Ajaccio, aura probablement plus d’informations que moi, mais il n’est pas impossible que Lucien Peri ait acquis la connaissance de cette technique via les peintres décorateurs et plus précisément les peintres de décors de théâtre, car les tempere grasse étaient d’un usage courant dans cette profession. On retrouve aussi cette habitude aux USA à la même époque et The Society of Tempera Painters en garde quelques bons témoignages dans ses archives.

Que sont ces tempere grasse en question ? Des émulsions de colle, huile, eau et oeuf (bien que l’oeuf ne soit pas toujours présent) ; des tempere à la colle donc.

Les formules sont nombreuses et mettent en oeuvre diverses colles comme la colle de fromage (caséine), les colles de peau (raclures de peaux ou gélatine d’os de porc ou de bovins), les gommes végétales dites « indigènes » (exsudat de merisier, cerisier, prunier, abricotier, pêcher) et les gommes arabiques (exsudat d’acacias africains) ; plus récemment le métier s’est enrichi d’une excellente colle à tempera : le méthyl-cellulose.

Ces tempere sont généralement formulées selon la « règle des quatre parts » pointée par Vytlacil.

Nous nous sommes efforcés, chez Villanov’art, de retrouver la technique de Lucien Peri, d’une part pour intégrer dans notre pédagogie un savoir-faire particulier qui a fait ses preuves et d’autre part dans un but de conservation d’un élément du patrimoine artistique de la Corse.

Quelques lieux de prédilection de Lucien Peri, comme le Liamone et ses environs ont été parcourus et peints avec diverses tempere à la colle, sur ses supports habituels. L’artiste peignait souvent en techniques mixtes : aquarelle et tempera grassa, et gouache et tempera grassa , sur papier, isorel, bois, toile.

Un fait d’apparence anodine est à noter particulièrement : Pierre Claude Giansily relate dans son livre* que certaines oeuvres de Lucien Peri exécutées pendant la seconde guerre mondiale « n’ont pas la qualité habituelle que l’on connait chez lui », et il argumente que l’artiste, qui résidait sur le continent, ne trouvait probablement pas les ingrédients nécessaires à sa « composition secrète ».

Il ressort des différents essais de reconstitution du procédé que Lucien Peri utilisait une tempera grassa à base de colle de fromage. Il n’est donc pas étonnant qu’il n’ait pas trouvé de caillé pendant cette période de grandes restrictions. S’il avait eu l’opportunité de demeurer en Corse, à cette époque, le grand nombre de bergeries du Pays lui aurait fourni tout le caghju nécessaire.

Pour conclure, Lucien Peri utilisait une peinture broyée à l’huile (en tubes) et diluée avec une tempera grassa très probablement constituée, selon les résultats que nous avons obtenus, de caséine préparée à l‘ammoniaque, d’huile de lin cuite, de jaune d’oeuf et d’eau. (tempera typique des peintres en décors de théâtre italiens du début du siècle, simple et très efficace).

Certains tableaux ont peut-être été peints avec une tempera légèrement modifiée par ajout d’un peu de vernis à la gomme Dammar, ou glacés partiellement à la peinture à l‘huile.

Lucien Peri utilisait donc une pâte relativement souple qui lui permettait de travailler indifféremment sur papier comme sur toile ou sur bois. Une pâte infatigable, qui autorise aisément les reprises et glacis dans le frais, siccative en une ou deux journées selon le climat, de mise en oeuvre facile en extérieur. Une pâte contenant peu d’huile, ce qui explique la fraîcheur et la très bonne conservation de ses coloris, chacun sait que le pire ennemi de la peinture à l’huile… c’est l’huile. Sa technique était très sage, il ébauchait quelquefois à l’aquarelle et le plus souvent à la gouache, et finissait à la tempera grassa. L’aspect de ses tableaux est frais et sain, ce qui n’est pas le cas de ceux de nombre de ses collègues.

* un livre très exhaustif sur Lucien Peri : « La Corse de Lucien Peri » par Pierre Claude Giansily , Colonna Editions, ISBN : 978-2-915922-13-4

José Colombé

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